Association Les autres philosophes | Philosophie pour enfants ou adultes: Le tonneau de Diogène

Le tonneau de Diogène

Enquête philosophique dans LES AVENTURES DE TINTIN ET MILOU sur le problème du faux


Théétète
Comment ça ? Quel est le problème dont tu parles ?

L'Étranger
Réellement, mon cher ami, nous voilà engagés dans une recherche bien difficile ! Car apparaître ou sembler, et ne pas être, et dire quelque chose, sans dire vrai, tout cela est plein d'apories, non seulement à présent et dans le passé mais toujours. Comment dire ou penser que le faux est réel, sans être nécessairement conduit à s’empêtrer dans une contradiction ?, voilà, Théétète, quelque chose de bien difficile !

Théétète
Pourquoi ?

L'Étranger
Car qui dit que le faux est a l’audace de faire l'hypothèse que le non-être est : car il serait impossible que le faux, autrement, en vienne à être. Mais le grand Parménide, mon enfant, quand nous-mêmes étions enfants, témoignait de cela d’un bout à l’autre, aussi bien en prose qu’en vers, chaque fois qu’il disait : « Que ceci ne soit jamais imposé : que ce qui n’est pas est. Écarte ta pensée de ce chemin de recherche ! »

Platon, Le Sophiste, 236e - 237b


Nom d'un chien !
Tout au long de leurs différentes aventures, Tintin et Milou ne cessent de rencontrer et d’affronter le faux, et ses multiples formes. Les boîtes de crabe extra du Crabe aux pinces d'or, transportées dans les cales du Karaboudjan amarré au port de Bagghar sous le faux nom de Djebel Amilah, sont aussi fausses que les pièces de vingt francs, les déclarations mensongères du lieutenant Allan aux deux enquêteurs et au capitaine Haddock, aussi fausse que la dénégation indignée du bien nommé Omar Ben Salaad aux Dupondt et que le tonneau dissimulant l'entrée secrète de ses caves où l'opium est entreposé.
De la première planche de l'album, où Milou fourre son museau dans l'une des fausses boîtes de Crabe aux pinces d'or en fouillant dans une poubelle de rue ― en référence à laquelle Milou ne manquera pas d'interpeller à son tour Tintin avec une ironie mordante : «Tintin !... N'as-tu pas honte ?... Fouiller dans les poubelles comme un vulgaire chien de rue !...» (P.5, B2) ― à la case finale de l'album (P.62, D1), en passant par le running gag de l'os (P.6-7 et P.27-31), le Chien apparaît comme le personnage conceptuel récurrent de cette neuvième aventure.


Le Crabe aux Pinces d'Or P.52, B2-4. © Hergé/Moulinsart 2011

Tintin parle de Diogène, à Milou. Diogène de Sinope, le Chien, le philosophe Cynique, fils du banquier Hicésios, se moquant ouvertement des faux-semblants et de l'hypocrisie des conventions sociales, vivant sa vie selon la parole de l'oracle de Delphes : « Falsifie la monnaie », altère la valeur de ce qui est, à l'image de la monnaie (nomisma), une convention d'usage (nomisma), coutumière, une règle du commerce en société, faisant apparaître aux yeux de tous, par ta manière de vivre, quel est son vrai prix et sa vraie valeur.
N'est-ce pas justement après avoir été trompés par l'une des cinq fausses pièces de vingt francs (P.3, C1), objet de l'enquête venant de leur être confiée, que les Dupondt mettent Tintin sur la piste qui les conduira jusqu'à la découverte des fausses boîtes de Crabe extra du Crabe aux pinces d'or ?..

Image d'un souvenir de Tintin, rappelant elle-même certains des portraits imaginaires du philosophe grec de la peinture européenne des dix-septième et dix-neuvième siècles : le Diogène de Jusepe de Ribera, le Diogène cherchant un homme, parmi la foule d'un marché d'un autre temps, armé de sa légendaire lanterne, peint en 1652 par Caesar van Everdingen :



et le Diogène peint en 1860 par Jean-Léon Gérôme, allumant sa lanterne, assis dans son amphore ou sa jarre, accompagné de chiens errants :



L'image rappelle aussi que quelques instants avant cette référence explicite au philosophe Cynique, Tintin, portant lui aussi le manteau et le bâton de bois d'un mendiant, vient de se faire injurier : «Disparais, fils de chien gâleux !» (P.51, A3), tout comme Milou : «Un gigot tout entier !... Sale chien !... Ah ! Si jamais je le retrouve !» (P.51, C3) et qui annonce déjà l'injure faite aux Dupondt : «Par la barbe du Prophète !... Oser soupçonner Omar Ben Salaad !... Hors d'ici, chiens d'infidèles !...» (P.56, D2). Précédemment, Tintin présente Milou comme un chien enragé : «Et moi, je dois aller sans retard à l'Institut Pasteur... Car je viens d'être mordu par ce chien enragé !» (P.45, B3-C1).


Bougres de faux jetons à la sauce tartare !...
Les cigares du pharaon, sur la trace desquels se lance Tintin dans le quatrième album de ses aventures, sont faux.
L'aventure dans laquelle Tintin se lance à la poursuite du fétiche Arumbaya à L'oreille cassée commence par la découverte que le fétiche restitué est un faux, «une réplique de l'original», contrairement à ce que prétend, fallacieusement, la lettre anonyme envoyée au Conservateur du Musée ethnographique, avant que d’innombrables faux fétiches n’apparaissent au cours de cette sixième aventure.
Au cours de l'aventure qui le conduit sur L'île noire, Tintin affronte une bande internationale de faux-monnayeurs dirigée par Wronzoff, qui met les Dupondt sur une fausse piste en accusant Tintin d'être coupable du faux vol de son porte-feuille.
Au terme de sa huitième aventure, Tintin finira par découvrir que le vol du Sceptre d'Ottokar ― cet autre fétiche ―, dérobé grâce à un faux appareil photographique, a été commis par le faux professeur Halambique, complice d’une trahison dont le chef n’est autre que l’aide de camp du Roi de Syldavie, Muskar XII.


Je dirais même plus : des faux et des erreurs !...
Depuis les erreurs de calcul de la trajectoire de L’Étoile mystérieuse commises par le collaborateur du directeur de l’Observatoire astronomique jusqu’au nom du Vilnaranda, tout est faux. Philippulus est un faux prophète. Payne, l’agent de la Golden Oil, ment au capitaine Haddock, qui parvient grâce à l’aide de son vieil ami, le capitaine Chester, à duper à son tour la Golden Oil. Quant au S.O.S. du Vilnaranda destiné à détourner l’Aurore, il est tout aussi faux que le nom et la compagnie du bateau qui l’émet.

L’aventure qui s’étend de la découverte du Secret de la Licorne à la découverte du Trésor de Rackham le Rouge emprunte de multiples fausses pistes qui conduiront Tintin et ses compagnons jusque sur l’île du chevalier François de Hadoque. Au marché, les Dupondt sont d’abord pris à tort pour des voleurs, et Tintin commet la même erreur en prenant à tort le collectionneur Ivan Ivanovitch Sakharine pour le voleur de la maquette de la Licorne qu’il vient d’acheter. Les Dupondt répètent à leur la même erreur en accusant à tort le capitaine, Nestor est lui aussi trompé par les fausses accusations des frères Loiseau, et c’est finalement au nom «des grandeurs erreurs judiciaires» que le capitaine Haddock obtient que Dupont le libère de ses menottes. C’est en trompant la vigilance des Dupondt que s’échappe Maxime Loiseau, qui a lui-même été trompé par un autre voleur, Aristide Filoselle. Tintin et le capitaine Haddock se trompent au sujet de la valeur du petit submersible destiné à tromper les requins, comme au sujet de son inventeur, le professeur Tournesol, dont la surdité est également... trompeuse. Quant aux calculs des Dupondt, selon lesquels le Sirius se situerait «dans la basilique St-Pierre, à Rome», ils sont faux, comme ceux du capitaine Haddock.

C’est l’apparition de l’essence «falsifiée» qui conduit Tintin et ses compagnons à s’aventurer Au pays de l’or noir, où ils affronteront à nouveau l’un des principaux membres de la bande de faux-monnayeurs qui était basée sur L’île noire, le docteur Müller, qui se dissimule à présent sous la fausse identité du professeur Smith. Quant au Dupondt, ils finiront par être eux-mêmes victimes des étranges effets du produit causant cette falsification, trompés par le vrai-faux tube d’aspirines dans lesquelles le N.14 se trouve.


TRRRING ! TRRRING ! TRRRING ! Non, madame, ce n'est pas la boucherie Sanzot..., vous avez formé un faux numéro...
L’affaire Tournesol s’ouvre sur le dixième faux-numéro du jour au Château de Moulinsart, et seulement quelques minutes plus tard, Nestor raccroche suite à un énième faux-numéro en se disant que «c’est au moins la vingtième fois» ! Un peu plus tard dans la soirée, c’est au tour du capitaine Haddock de composer à son tour un faux-numéro, appelant la boucherie Sanzot au lieu de la gendarmerie. Le professeur Topolino se trompe en prenant le professeur Tournesol pour le «sinistre gredin» qui l’a assommé et jeté dans sa cave, alors que Tournesol était lui-même trompé par un pseudo professeur Topolino. Séraphin Lampion se trompe en prenant la poursuite en hélicoptère dans laquelle le capitaine Haddock et Tintin sont lancés pour une plaisanterie. Ces derniers parviennent finalement à tromper la surveillance des deux agents Bordures à l’hôtel Zsnôrr. Le colonel Sponsz et la Castafiore se mentent mutuellement dans la loge qu’occupe celle-ci à l’Opéra de Szohôd, et L’affaire Tournesol se termine par la découverte que Tournesol se trompait depuis le début au sujet de l’emplacement des plans de l’invention qui a déclenché toute L’affaire Tournesol.

Dans le dix-neuvième album, tout est faux, depuis l’adresse que donne le général Alcazar jusqu’à la lettre finale d’Abdallah à son «cher Milsabor». Le titre de l’album lui-même fait une nouvelle fois allusion à une tromperie, celle dont sont victimes les musulmans qui se rendent en pèlerinage à la Mecque, destinés en fait à être traités comme du Coke en stock et vendus comme esclaves. Faux les principaux acteurs, puisque les noms de Dubreuil, Mull Pacha ou du marquis di Gorgonzola dissimulent en fait Dawson, le Dr. Müller et Rastapopoulos. Faux le coucou offert au capitaine, les propos des invités du Shéhérazade, le canot de Rastapopoulos, le laissez-passer de Tintin au Khemed, les déclarations amicales d’Alcazar et l’attitude de Dawson, l’ancien chef de la police de la Concession internationale de Shanghaï, qui le trompe en vendant le même nombre de Mosquitos à son rival, le général Tapioca.

L’aventure de Tintin au Tibet marque une nouvelle étape importante dans le problème du faux. Le faux ne prend plus la forme d’une chose, et sa puissance atteint son paroxysme. La mort de Tchang est un sommet de vraisemblance et demeure au plus haut point vraisemblable, comme Haddock, le chef de l’aérodrome de Katmandou, Tharkey et le Grand Précieux du monastère de Khor-Biyong (dont le nom semble manifestement être un mauvais présage de plus) ne cessent de le répéter à Tintin, et ce jusqu’au sommet de l’ascension dans laquelle Tintin entraîne ses compagnons. Culminant à 8013 mètres d’altitude, le massif himalayen du Gosainthan est le quatorzième sommet le plus haut du monde. Son ascension par Tintin, Haddock et Tharkey est celle de la montagne de vraisemblances, la vraisemblance du faux, qu’il leur faut surmonter pour parvenir à découvrir la vérité, aussi invraisemblable soit-elle. Ce qui rend le faux trompeur, c’est sa vraisemblance.

Les bijoux de la Castafiore s’inscrivent dans le prolongement du paradoxe arraché par Tintin au Tibet. Le faux s’étend désormais à l’ensemble des pseudos-événéments dont le Château de Moulinsart est le théâtre. Les préjugés, contrevérités, quiproquos, mensonges, faux pas, malentendus, fausses alertes, erreurs téléphoniques et autres ratés se démultiplient : qu’ils soient reçu ou émis, les coups de téléphone sont des faux-numéros. Les répétitions de Wagner sont trompeuses, et ses fausses notes succèdent à celles de la Castafiore. Les pseudo-informations de l’article de Paris-Flash sont mensongères, et leurs auteurs ne sont pas des journalistes au véritable sens de ce mot. Les promesses du marbrier sont mensongères, de même que les déclarations de sa femme. Vraisemblables, les quatre pistes qui se développent au fil cette aventure ― celle des inconnus, celle du pianiste, celle du grenier et celle des Romanichels ― sont toutes fausses. Tintin et ses compagnons ne sont plus les seuls à être trompés par la vraisemblance du faux : le lecteur lui-même l’est aussi. Le collier que la Castafiore porte dans le jardin n’est qu’un bijou de fantaisie de Tristan Bior. Les quatre pseudo-disparitions des Bijoux de la Castafiore sont toutes trompeuses, et même leur véritable disparition l’est.

Inédite, cette lecture philosophique engage une véritable enquête philosophique : Qu'est-ce que le faux ? Comment une chose peut-elle être fausse ? Comment peut-elle être... tout ne n'étant pas vraiment ? Comment le vrai se distingue-t-il du faux ? Qu’est-ce que le faux peut nous apprendre au sujet du vrai ? Quelles sont les formes et les transformations du faux dans Les aventures de Tintin et Milou, et pourquoi le faux y est-il si présent ?...