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Est-ce qu'une Chimère vrombissant dans le vide
peut manger des intentions secondes ?

Enquête logique sur l'impossible et le sens

À maman, Nadine Sourdeix, 1955–2018

« Il trouva la bibliothèque de Saint-Victor fort magnifique, mêmement quelques-uns des livres qu'il y trouva desquels s'ensuit le répertoire, et primo : […] Quæstio subtillissima : utrum Chimera in vacuo bombinans possit comedere secundas intentiones, et fuit debatuta per decem hebdomadas in concilio Constancii. »
Rabelais, Pantagruel
Chimère logique médiévale, dont la queue de dragon végétale figure la division de la supposition des termes (personnelle, matérielle, etc.). Auteur anonyme, 1980.
Source, histoire et analyse logique : Paul Vincent Spade's website


Les ateliers philosophie de ce projet créé pour la Fête de la science du 6 au 14 octobre 2018 ont lieu le 12 octobre 2018 avec une classe d'élève de Seconde du Lycée Jeanne d'Arc de Clermont-Ferrand.

Argumentaire
Où est la Chimère ? Et de quoi parle-t-elle ? Vrombissant dans le vide entre quelles anciennes questions logiques et métaphysiques ? Quelles intentions secondes peut-elle manger ? Pourquoi ? Et quelles intentions secondes ne peuvent être mangées par une Chimère ?
Où est la Chimère, le fantastique personnage conceptuel de la Logique, des méandres de la longue et mystérieuse histoire de la Logique ? Quelque part aux confins de la question du sens, de l'être et du néant, du vrai et du faux, quelque part entre la question de l'impossible, la question de la référence vide, la question du triangle sémantique des mots, des concepts, et des choses, la question de la différence entre chose réelle et chose mentale, et la question de la réalité des êtres de raison et des intentions secondes ou des concepts de concepts.
Est-ce qu'une Chimère vrombissant dans le vide peut manger des intentions secondes ? est une fantastique question philosophique : absurde et pleine de sens, pince-sans-rire et sérieuse, drôle et inquiétante, impossible et nécessaire, enfantine et adulte, souriante et grimaçante, légère et vertigineuse, ironique, grotesque et révérencieuse envers la logique et son histoire dont elle est le propre fruit.

Deux problèmes logiques : vérité et signification
La Chimère est un personnage conceptuel de la logique médiévale incarnant l'impossible et le non être. La Chimère est autre chose qu'une simple fiction, un monstre, ou un hybride : elle est censée posséder l'essence (et non, seulement, des composants matériels) de tous les êtres – lion ou femme, chèvre, serpent ou dragon – qui entrent dans sa « constitution ». Sa définition logique est : une entité composée de parties incompatibles. La Chimère est un animal composé d'éléments à partir desquels rien ne peut être composé, écrit Jean Buridan (Sophismata, chap. 1, soph. 6, concl. 11).
La Chimère pose deux problèmes logiques. Le premier porte sur la vérité. Comment une proposition se référant à une chose qui n'existe pas peut-elle être vraie ? Qu'est-ce que la vérité ? Qu'est-ce qui fait qu'une proposition est vraie ? La vérité d'une proposition nécessite-t-elle l'existence des choses auxquelles elle se réfère ? Une proposition portant sur ce qui n'est pas peut-elle être vraie ?
Pourtant, la proposition « Une Chimère est une Chimère », « La Chimère n'est pas un homme », « César est un homme », César étant mort, ou bien encore « Tout homme est un animal », nul homme n'existant, n'est-elle pas vraie ?
Si non, comment l'analyse logique de la proposition peut-elle bien démontrer sa fausseté ? Or si la proposition est vraie, qu'est-ce que la vérité ? Comment définir la vérité autrement que comme l'accord avec la réalité ? Qu'est-ce qui avère une vérité logique ? L'existence de la chose à laquelle la proposition se réfère ou l'essence des choses indifférente à leur existence, la relation logique de conséquence entre le prédicat et le sujet d'une proposition ?

Le second problème logique porte sur la signification : Qu'est-ce que la signification ? Le mot signifie-t-il le concept ou la chose ? Et si le mot signifie la chose, signifie-t-il la chose existante ou l'essence de la chose ?


Choix de lectures philosophiques
Fedor Benevich, The reality of the non-existent object of thought: the possible, the impossible, and mental existence in islamic philosophy (11-13th)
Guillaume d'Ockham, Somme de logique, Seconde partie, chapitres 12 et 14 ;
Jean Buridan, Petites Sommes de logique, Traité des suppositions et Traité sur la pratique des sophismes ; Questions sur le Traité de l'âme, L. III, Q. 15 et III, Q. 13 ; Le Traité des conséquences, I, ch. 5 et I, ch. 8, 16e théorème ; Questions sur le Peri hermeneias, I, Q. 2 : Tout nom signifie-t-il quelque chose ? dans Questions sur l'Art ancien ; Questions sur la Métaphysique d'Aristote, IV, Q. 10 et 14, VI, Q. 7 et 8.
Alain de Libera, Roger Bacon et la référence vide ; La référence vide. Théories de la proposition ; L'archéologie philosophique. Séminaire du Collège de France 2013–2014, 19 juin et 26 juin 2014
Earline Jennifer Ashworth, Chimeras and Imaginary Objects: A Study in the post-medieval Theory of Signification
Sten Ebbesen, The Chimera's Diary ; Talking about what is no more. Texts by Peter of Cornwall (?), Richard of Clive, Simon of Faversham, and Radulphus Brito
Marie-Luce Demonet, Les êtres de raison, ou les modes d'être de la littérature
Joël Biard, Logique et théorie du signe au quatorzième siècle
Jorge Luis Borges, Le livre des êtres imaginaires
Jacques Bouveresse, Dire et ne rien dire : L'illogisme, l'impossibilité et le non-sens
Manuel García-Carpintero and Genoveva Martí (ed.), Empty Representations: Reference & Non-Existence
Mark Jago, The Impossible: An Essay on Hyperintensionality