Association Les autres philosophes | Philosophie pour enfants ou adultes: Le mal est-il quelque chose ?

Le mal est-il quelque chose ?

Enquête philosophique sur le paradoxe métaphysique du mal

À mon père, Max Sourdeix, 1951–2012

« Il est question du mal. Et premièrement la question est de savoir si le mal est quelque chose. Et il semble que oui. »
Thomas d'Aquin, première des Questions disputées sur le mal


Le mal n'est rien
Paradoxalement, la question philosophique du mal n'est pas seulement, ni même d'abord, une question qui relève de la philosophie « éthique » ou « morale », mais une question dont le sens, la nature et la portée est depuis longtemps métaphysique : Qu'est-ce que le mal ? Et d'abord, a-t-il bien une réalité positive ? Le mal est-il quelque chose, ou « est »-il plutôt la privation de quelque chose ? Et comment la question de l'être du mal remet-elle en question le sens même de ce qu'être signifie ?
Cette proposition originale d'ateliers philosophie pour enfants est conçue par l'association Les autres philosophes à partir de l'étude des textes philosophiques d'Augustin d'Hippone, d'Anselme de Cantorbéry et de Thomas d'Aquin consacrés à la question du mal.


Choix de lectures philosophiques
Platon, Ménon
Augustin d'Hippone, De la nature du bien contre les manichéens
Proclus, De l'existence du mal
Denys l'Aréopagite, Les noms divins
Anselme de Cantorbéry, De la chute du diable
Thomas d'Aquin, Questions disputées sur le mal, Question 1 : Le mal en général. Somme contre les Gentils, Livre III, Chapitres 3 à 16. Somme théologique, I, Question 5 : La bonté en général ; Question 48 : Le mal, article 1 : Le mal est-il une nature ? ; Question 49 : La cause du mal
Scott MacDonald (Edited by), Being and Goodness: The Concept of the Good in Metaphysics and Philosophical Theology


Extrait du cours de Gilles Deleuze sur Spinoza du 2 décembre 1980 :

Depuis longtemps la morale consistait d'une certaine manière à nous dire, quoi ? À nous dire quoi ? Eh bien : « Le mal n'est rien » ! Le mal n'est rien. Et pourquoi c'était ça la morale ? On ne nous disait pas, avant tout : fais le bien. On nous disait d'abord : « Le mal n'est rien ». Curieux ! [...]
Qu'est-ce qu'ils voulaient dire tous ces gens qui disaient « Le mal n'est rien » ? Depuis Socrate qui passe son temps à dire ça, alors que oui, le malheur était là. Le mal, il a toujours eu deux formes : le malheur et la méchanceté. Le mal du malheureux et le mal du méchant. Or ça manquait pas dès les Grecs, des méchants et des malheureux. Bien plus, qu'est-ce qui fait qu'il y a du mal, à première vue ? C'est que les méchants et les malheureux, c'est pas les mêmes. Tiens, si les méchants et les malheureux, c'étaient les mêmes, en effet le mal ne serait rien, il se détruirait lui-même. [...] C'est pas par hasard que Socrate, lui, déjà dans les Dialogues platoniciens ne cesse de se lancer dans une série de propositions qui à première vue nous paraissent débiles, et qui consistent à dire : dans le fond, le méchant est fondamentalement malheureux, et le vertueux est fondamentalement heureux. Bien sûr ça se voit pas. [...] Vous sentez déjà le type qui lance là cet espèce de cri : le mal n'est rien ! Il lance une espèce de provocation telle que le sort de la philosophie est en jeu là-dedans. [...]

Dans les textes de Socrate, ou plutôt de Platon, le thème « Le mal n'est rien » parcourt deux niveaux. Un niveau grandiose objectif, et un niveau subjectif. Le mal n'est rien objectivement, ça veut dire quoi ? Ça veut dire : tout mal se ramène à une privation, et la privation se ramène à une négation. Donc, le mal, ce n'est rien. C'est une pure négation. Le mal n'est pas. En effet, il n'y a pas d'être du négatif. Voilà, c'est très simple. Enfin, c'est très simple et très difficile en même temps, cette réduction, vous comprenez, du mal ou de la contradiction si vous voulez, à la privation, et de la privation à la simple négation. [...]
Et subjectivement, « Le mal n'est rien », ça veut dire quoi ? Subjectivement ça veut dire... – et là Socrate alors... développe tout son talent.
Il dit : Oui, écoutez, je vais vous le montrer par les dialogues. Il fait venir un méchant. Il lui dit : Tu veux assassiner, hein ?

L'autre dit : Oui, oui ! Je veux assassiner, Socrate ! Je veux tuer tout le monde.

— Mais pourquoi tu veux tuer tout le monde ?


Alors le méchant dit : Parce que ça me fait plaisir, comme ça, ça me fait plaisir, Socrate. J'ai envie, ça me fait plaisir.

— Mais le plaisir, dis-moi, méchant, c'est un bien ou c'est un mal ?


Alors là le méchant dit : Évidemment que c'est un bien, ça fait du bien !

Socrate dit : Ah mais tu te contredis ! Parce que, ce que tu veux, ce n'est pas tuer tout le monde. Tuer tout le monde, c'est un moyen. Ce que tu veux, c'est ton plaisir. Il se trouve que ton plaisir, c'est de tuer tout le monde, d'accord. Mais ce que tu veux, c'est ton plaisir. Et tu m'as dit toi-même, le plaisir est un bien, donc tu veux le bien. Simplement tu te trompes sur la nature du bien.

Alors le méchant dit : Socrate, on ne peut pas parler avec toi !

Voyez c'est extrêmement simple. Le méchant, subjectivement, c'est quelqu'un qui se trompe. Et ça va être très important pour nous cette formule, le méchant. D'où la formule de Socrate : « Nul n'est méchant volontairement ». Ce qui veut dire par définition : toute volonté est volonté d'un bien. Simplement, il y en a qui se trompent sur la nature du bien donc ils ne sont pas méchants volontairement, ils cherchent le bien.