Association Les autres philosophes | Philosophie pour enfants ou adultes: Au FRAC Haute-Normandie

Au FRAC Haute-Normandie

Le 25 septembre 1998, le Fonds Régional d'Art Contemporain de Haute-Normandie s'installait, grâce au soutien de la ville de Sotteville-lès-Rouen, dans une ancienne friche industrielle baptisée Trafic. Pour fêter ce dixième anniversaire, le FRAC Haute-Normandie consacre sa programmation 2008 - 2009 à quatre relectures successives de l'espace architectural de ce lieu exceptionnel par des plasticiens contemporains de premier plan.
Les autres philosophes ont le plaisir de s'associer à ce dixième anniversaire en mettant en place, en étroite collaboration avec le service des publics, une série d'ateliers philosophie associant une classe de CM2 de l'école primaire Henri Wallon.
À la suite d'un dialogue consacré à la question Qu'est-ce que l'art ?, qui eut lieu au sein de l'école le 7 octobre 2008, quatre dialogues philosophiques ont pris place au FRAC Haute-Normandie lors de chacune des visites de la classe.

Le premier dialogue eut lieu le 17 octobre 2008. Autour de l'installation Down the street créée par Claude Lévêque, les philosophes en herbe étaient invités à Songer au songe, en essayant de distinguer la réalité du rêve. «Combien de fois m'est-il arrivé de songer, la nuit, que j'étais en ce lieu, que j'étais habillé, que j'étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ? Il me semble bien à présent que ce n'est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier ; que cette tête que je remue n'est point assoupie ; que c'est avec dessein et de propos délibéré que j'étends cette main, et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d'avoir été souvent trompé, lorsque je dormais, par de semblables illusions. Et m'arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu'il n'y a point d'indices concluants, ni de marques assez certaines par où l'on puisse distinguer nettement la veille d'avec le sommeil, que j'en suis tout étonné ; et mon étonnement est tel, qu'il est presque capable de me persuader que je dors.»
René Descartes,
première des
Méditations métaphysiques.

Il y a une mystérieuse parenté qui lie la pensée au rêve et le rêve à la pensée, comme l'exprime l'ambivalence du verbe «songer». Peut-être est-ce pour cela que le philosophe passe toujours pour un rêveur... Le rêve est bien une forme de pensée, qui semble même être la plus convaincante. Ainsi, le rêve hante la pensée comme ce dont elle essaye toujours de se défaire, comme ce à quoi elle essaye toujours d'échapper, en se disant à elle-même que « ce n'est qu'un rêve »...
Mais un rêve, qu'est-ce que c'est ? Et pour commencer, du sommeil, du rêve et de la veille, comment dire lequel est chronologiquement le premier, puisque chacun des trois - Dormir, rêver, veiller - chacun renvoie au précédent et au suivant ? Pourquoi rêvons-nous ? Pourquoi nos rêves ont-ils cet étrange pouvoir de paraître si réels alors qu'ils sont toujours si étranges ? Qui est-ce qui, en nous-mêmes, rêve et fait des cauchemars ? Quel est le passage entre la veille et le rêve, entre la réalité et l'onirique ? Pourquoi nos rêvent prennent-ils fin, pourquoi nous en réveillons-nous ?
Et puis, comment puis-je bien savoir que je ne suis pas en train de rêver ? Puis-je m'en assurer ou suis-je condamné à rester dans l'incertitude quant à la réalité de mon existence et de celle du monde ? Comment puis-je dissiper ce cauchemar que ma propre existence ne soit en réalité qu'un rêve dont je ne puisse me réveiller ?


Le second dialogue philosophique, qui a eu lieu le 17 février 2009 autour de l'installation créée par David Saltiel, Le meilleur des mondes, s'est penché sur la question de la spatialité.
L'espace est-il réductible à l'étendue ou à l'extension ? Pourquoi l'espace du monde a-t-il la forme de l'horizon ? Comment l'espace est-il orienté et par rapport à quoi l'est-il ? Quel lien lie la spatialité du monde à notre propre incarnation ? Serions-nous les miroirs dans lesquels le monde se reflète ? Mais qu'est-ce qu'un reflet et qu'est-ce qui rend une chose réfléchissante ? Y aurait-il une relation entre ce reflètement et la réflexion elle-même ?


«Le silence est la place que je laisse à l’auditeur.[...]
L'espace est un support pour l'écoute. Il y a cette
relation à trois termes : œuvre / espace / auditeur.»

Dominique Petitgand

Quelle différence y a-t-il entre entendre et écouter ? Telle est la question que nous nous sommes posés lors du troisième dialogue philosophique, qui a eu lieu le 4 mai 2009 autour de l'installation sonore pour 10 haut-parleurs créée par Dominique Petitgand, La tête la première.
S'il semble de prime abord logique d'associer l'audition et l'écoute au son, se pose bientôt la question de leur relation au silence, et le problème que celui-ci soulève : comment pouvons-nous entendre le silence ? Et puisque nous pouvons entendre nos propres pensées, comment faut-il repenser la sonorité et l'écoute elles-mêmes ? Si l'audition n'est qu'un processus mécanique, pourquoi n'existe-t-il donc pas de machine qui puisse entendre ou même écouter ? Ne sommes-nous pas conduits à remettre en question le sens de la dimension sensible de l'audition comme de l'écoute, lorsque nous prêtons l'oreille à la manière dont entendre résonne dans les mots de la famille à laquelle il appartient : « malentendu, sous-entendu, entente » ou encore « entendement » ?


«Inventer le train c'est inventer le déraillement, l'accident
ferroviaire, l'invention du bateau est celle du naufrage,
celle de l'avion, du crash.»

Paul Virilio

L'accident était au centre des interrogations du dernier atelier philosophie, qui a eu lieu le 11 juin 2009 autour de l'exposition créée par franckDavid, Pause. Les enfants ont commencé par l'envisager dans la perspective de sa dangerosité, en raison de la menace dont il est porteur pour ce qu'il va affecter et parce que l'accident se présente lui-même comme ce qui risque d'arriver.
Pensé comme possibilité catastrophique, l'accident nous apparaît surtout au travers du dégât ou du dommage qu'il cause à ce à quoi il arrive. Mais qu'est-ce qui donne à l'accident sa puissance de dévastation ? Ne serait-ce pas la vitesse, ou plutôt la rapidité, c'est-à-dire une relation au temps propre à la modernité ?

«L'instant est l'accident du temps.»
Paul Virilio

Cette expérience moderne de l'accident apparaît pourtant dans ce qu'elle a d'étonnante lorsque nous la replaçons dans l'histoire conceptuelle dans laquelle elle se situe. À la suite de Platon, Aristote pense en effet le concept philosophique d'accident, qu'il créé, comme «ce qui n'est ni nécessaire, ni constant», «ce qui n'est ni toujours, ni le plus souvent». Dans cette perspective, c'est dans sa distinction d'avec l'essence que l'accident est pensé, de sorte qu'il n'est pas tant ce qui arrive à des choses lors de leur rencontre qu'une part appartenant à l'individualité de chacune d'entre elles.Avant d'être de l'ordre de l'événement et du mouvement, l'accident est donc de l'ordre de l'être. Et c'est bien le temps qui se révèle être l'horizon dans lequel la distinction de l'essence et de l'accident apparaît pour la première fois, de sorte que c'est encore dans son imminence, sa fulgurance, son imprévisibilité et son rythme aléatoire - les enfants n'ont bien sûr pas manqué de s'interroger sur le hasard - ou bien encore comme un événement qui marque une interruption temporaire ou définitive du temps lui-même que l'accident arrive.